BLACK SKIES

L’exposition Black Skies (Ciels Noirs) à la cité d’artistes, La Ruche, située dans le 15e arrondissement de Paris, présente, les œuvres de trois artistes contemporains, Sandrine Elberg, Bogdan Pavlovic et Jean-Louis Tornato, sous le commissariat de Svetlana Montua.

Fondée en 1902 par le sculpteur Alfred Boucher (1850-1934) après la fermeture de l’exposition universelle de 1900, La Ruche, devient un lieu éponyme de création artistique, village cosmopolite, lieu d’accueil de l’Ecole de Paris, habité par de nombreux artistes tels Modigliani, Soutine, Brancusi, Léger, Marie Laurencin, Paul Rebeyrolle, Chagall, et aussi des poètes, Max Jacob, Blaise Cendrars.

Les trois artistes réunis pour l’exposition Black Skies sont invités à faire revivre l’esprit de ce lieu utopique. Leurs œuvres protéiformes, mêlant la photographie, la peinture et les images en mouvement, invitent le spectateur à explorer les liens intimes entre la rêverie et la création, à se plonger dans ce vaste territoire limitrophe et déserté, zones d’obscurité, à contempler ces paysages inexplorés et lointains de la nuit et du silence, où les frontières du  réel et du fictif sont dissolues.

 

Black Skies

(Espace Alfred Boucher, Mai 2018)

“Light is the left hand of darkness
and darkness the right hand of light.
Two are one, life and death, lying
together like lovers in Kemmer,
like hands joined together,
like the end and the way.”

Left hand of darkness(1969)

Ursula K. Le Guin

 

Au tout début, c’est le silence absolu de la solitude, un temps suspendu entre deux mondes, un non lieu situé dans une zone intermédiaire perméable où se dessine sur un horizon lointain une forme blanche, spectrale. La présence fantomatique d’un radeau immobile flotte sur une surface calme, réfléchissante. Une lumière nocturne éclaire cet espace transitionnel où les frontières entre l’intérieur et l’extérieur se brisent lentement jusqu’à leur disparition. Un état de demi-sommeil,  de torpeur, de somnolence, de grisaille, d’indifférence ou d’insomnie constitue cet espace de la sensation où l’intérieur se remplit de l’extérieur, le moi devient le monde et le monde devient moi.

 

D’un coup, le bruit d’une tempête inattendue, contingente, perturbe cette calme sérénité apparente, cette zone de confort. Les vagues frappent violement, sans interruption sur les bords d’une vaste plage abandonnée en apportant avec elles tout ce qui a été jusqu’à là caché dans la profondeur de cet inconscient sombre, invisible. Comme dans un jeux de pile ou face, l’immobilité du radeau blanc révèle son double, noir, instable, émouvant, évoquant cet aspect incontrôlable, cauchemardesque, exacerbé, angoissant qui vient briser l’immense champ de solitude.

 

Où vas tu quand tu traverses tout seul cette plage dévastée tel un funambule déambulant sur le filet au-dessus du vide existentiel ? Que cherches-tu dans cette nuit étoilée ?

 

Un continent imaginaire, un fantasme d’un autre monde, ou d’un outre monde, au croisement d’un ici et d’un ailleurs, dont le nom Astralia se lit sur les pages d’un vieil Atlas. Son étonnante lumière rouge révèle des images mélancoliques, des scènes vécues de la vie quotidienne aussi familières que distinctes. L’atmosphère d’une étrange proximité, d’un rêve éveillé brusquement se dévoile suivant un rythmé régulier. Un événement, une rencontre, un sentiment de perte où les sensations s’approprient la conscience ; un nouveau territoire apparaît au moment où le réel est dépassé par l’imaginaire libéré de toutes les contraintes morales et physiques. Un territoire qu’il faut traverser pour redonner un sens à la vie, à sa propre existence.

 

La traversée d’une zone inconnue guidée par le sentiment d’une nécessité préconsciente d’expérimenter, de chercher, proche de celui d’un scientifique ou d’un alchimiste plongé dans son laboratoire à la recherche passionnel d’un mystère éternel. En suivant les protocoles de son propre expérimentation, l’artiste crée les conditions d’une nouvelle constellation interstellaires,  tel un poète de l’espace ou un maître du chaos, créer dans la nécessité de créer, sans arrêt, dans l’urgence, créer pour (sur)vivre.

 

Svetlana Montua